Pierre HIVERT et Jacob VAN DER KEMP, « l’Américain » de la Meslerie

1906.

Chaque semaine Jacob VAN DER KEMP ou sa femme Jeanne, leurs voisins de la gentilhommière de la Meslerie viennent,  comme à leur habitude, acheter « le fromage du curé » à l’épicerie-crémerie du Gué au Voyer. Pierre HIVERT se souvient de l’arrivée de cette famille dans les premiers jours du mois de janvier 1901, de celui qu’on appelle à Saint-Julien « l’Américain » avec sa femme Jeanne et leurs  deux enfants Raoul et Yvonne.

Recensements de 1901 – La Meslerie, St Julien de Concelles – Archives départementales de Loire-Atlantique

D’abord distant, Pierre a pu sympathiser avec ce Jacob même si cette famille n’allait ni à l’église ni ne participait aux fêtes religieuses locales.

« Qu’est ce qui vous a fait venir ici à Saint Julien car votre nom de famille est peu commun ici ? » lui demande Pierre en ce début d’été 1906.

« Effectivement notre nom VAN DER KEMP s’inscrit dans une histoire particulière… Venez boire un verre au château le mois prochain en m’apportant quelques fromages, je  vous en dirai plus sur ma filiation et mon origine » lui répond Jacob avec une pointe d’accent d’outre-Atlantique.

Cadastre du 19ème siècle de St Julien de Concelles – Archives départementales de Loire-Atlantique et façades  avant et arrière du château de la Meslerie

Le 6 août 1906, vers midi,  Pierre se rend comme convenu à la Meslerie.  Il franchit le lourd portail, laisse la chapelle sur sa gauche pour s’enfoncer dans l’allée du Château. Là il est accueilli par Jeanne BOUYER, domestique, qui lui précise : « M. Van Der Kemp vous attend et il sera là dans quelques minutes ».

Pierre prend alors le temps d’observer la propriété. Au rez-de-chaussée, deux pièces « traversantes » sur les côtés donnent sur un salon circulaire, une vaste cage d’escalier et une bibliothèque. Le rez de chaussée est ouvert, sur le devant, par une terrasse avec une grande  balustrade et un perron sur l’arrière.

Jacob arrive et salue Pierre et l’introduit Pierre dans ce salon circulaire orné de nombreux tableaux où quelques sculptures trônent sur les meubles… «  Nous avons ici les documents qui vont me permettre de vous raconter notre saga familiale. VAN DER KEMP est un nom aux accents du nord de l’Europe. Nos ancêtres sont néerlandais. Mon grand-père, prénommé aussi John Jacob, est né à Leyde, en Hollande, le 22 avril 1783 et a émigré en Amérique à moins de cinq ans, avec ses parents. Son père le pasteur Francis Adrian Van der Kemp, exilé comme patriote, est venu dans ce pays pour y trouver le paradis de la liberté politique[1] ».

Portrait of François Adriaan van der Kemp 1787, Collection of the Luce Center, New-York Historical Society.

Montrant le portrait de son ancêtre mis en valeur au centre du salon, Jacob poursuit son exposé : « Arrivé en  1788 à New York mon arrière grand-père a acheté une ferme dans le comté d’Ulster, non loin de Kingston. Il avait une maison, un hangar, un poulailler et quelques esclaves. Sa passion de la politique l’a poursuivi dans ce nouveau monde puisqu’il a été le fondateur de la Société agricole pour le district ouest de New York et a entretenu une correspondance active avec les pères de l’Amérique, George Washington, John Adams, Thomas Jefferson[2] ». 

« Voici une lettre que je garde précieusement, celle du 2ème Président de République des États-Unis à mon arrière grand-père qui le considérait comme son ami »  ajoute Jacob en montrant fièrement le document à Pierre.

Lettre de John Adams à Francis Adrian Van Der Kemp du 22 février 1799

Désignant le portrait accroché sur un mur, l’homme de la Meslerie poursuit son récit : « voici mon grand père John Jacob. Il a choisi la voie de la finance notamment du côté de Philadelphie pour permettre la construction rapide de l’économie de ce nouveau monde. Il a gravi ainsi toutes les marches pour être directeur de la « Philadelphia Savings Fund Society«  et devenir à la fin de sa carrière président de la « Holland Land Company « , le plus grand investissement étranger des débuts de l’histoire des États-Unis d’Amérique.  Il laissa l’héritage non négligeable à ses enfants dont nous profitons à notre tour ».

« En secondes noces mon grand-père épousa en 1825 Eliza Duffield HEPBURN de Philadelphie. Au dire de tous, ma grand-mère, que je n’ai pas connue hélas, était belle et élégante. Elle était pleine de vivacité et d’éclat, courageuse et très décidée. Elle  était recherchée pour ses qualités sociales et ses pouvoirs de conversation étaient grands. On m’a dit que son esprit était rempli de nos meilleurs auteurs. Son excellente mémoire et son esprit vif la rendaient apte à la citation ; Shakespeare et Burns étaient ses favoris[3] »

« Ce couple VANDERKEMP-HEPBURN a eu trois enfants en 4 ans, Pauline, Bertha et mon père John Jacob Jr.,  que vous apercevez ici sur ce tableau avec ses deux sœurs aînées », précise Jacob. 

The Vanderkemp Children (John Jacob, Bertha and Pauline), portrait peint par Thomas Sully en 1838.Collection of National Gallery of Art, Washington

Jacob eu la délicatesse de demander à son interlocuteur si cette histoire familiale ne le « saoule pas » un peu en lui servant un verre de vin. Pierre répondit poliment par la négative tant il sentait le néo- châtelain fier de son histoire : « Mon père John Jacob van der Kemp est donc né à Philadelphie le 29 juillet 1829. Il m’a souvent parlé de son enfance heureuse sans tracas matériel, une maison ouverte dans laquelle ont été accueillis de nombreux cousins du vieux continent. Leurs récits ont certainement incité mon père à revenir en Europe ».   

Recensement fédéral des Etats-Unis de 1850 – Philadelphie – source MyHéritage

«Diplômé de médecine de l’Université de Pennsylvanie en 1852, il a épousé Anna, une anglaise. Ma mère est la fille du colonel Mayne. Mon frère John et ma sœur Elisabeth sont nés à Philadelphie en 1854 et 1856 » 

General catalogue of Princeton University, 1746-1906

Tendant à Pierre le passeport de son père, Jacob ajoute :

« Bien que médecin, mon père n’a pas eu besoin d’exercer son art… Il était d’une nature un peu bohême. Il prétendit faire, avec sa femme, un pèlerinage aux sources. Tous deux ne devaient passer en Europe que quelques semaines, mais le voyage s’est prolongé. Mes parents séduits par Paris, éblouis peut-être par les lumières alors incomparables de la ville, n’ont plus souhaité s’en éloigner. Finalement, ils ont fait l’acquisition d’une maison à Neuilly et s’y sont installés[4]. Voilà pourquoi mon cher Pierre, je suis né à Paris en 1861 et j’ai hérité du deuxième prénom de mon père : Jacob ».

« Je suis Français, comme vous, Pierre ! » conclut Jacob en sortant de son portefeuille un document usé et en ajoutant : « mon père qui n’est plus de ce monde depuis presque dix années m’a donné mon extrait de naissance, preuve de ma double nationalité ».  

Acte de naissance de Jacob Van der Kemp le 26 juin 1861 Paris 8ème – État civil de Paris

A ce moment du récit Pierre ne cache pas à son interlocuteur qu’il est un peu perdu. Jacob prend alors une feuille et dessine rapidement l’arbre familial avant de reprendre sa narration.

 « Notre grand père nous a laissé une belle fortune et je n’ai pas eu besoin de réellement travailler… juste de faire fructifier nos biens et faire un peu de commerce. Mon frère John dont je suis proche, c’est  l’artiste de la famille ! Il nous a donné quelques œuvres qui décore notre salon, voyez plutôt » précise Jacob  désignant les statues qui ornent la pièce…

Et d’ajouter : « Pour se différencier de notre père, et pour rendre hommage à notre mère qui l’a toujours encouragé dans sa voie créative, mon frère a tenu à se faire  appeler Mayne Van Der Kemp… Voici son œuvre la plus connue : « la lionne à l’affût »

« Lionne à l’affût » – Sculpture en bronze à patine
 …signée John MAYNE VAN DER KEMP

Pierre ne refuse pas ensuite l’invitation faite par Jacob de visiter la vaste gentilhommière. En passant dans la bibliothèque, Pierre salue Jeanne, la femme de Jacob et leur fille âgée de 14 ans : « nous sommes en train de terminer la rédaction d’une lettre à une lointaine cousine anglaise d’Yvonne avec laquelle elle entretien une correspondance régulière » remarque  Jeanne qui ajoute en souriant : « nous avons la chance d’avoir des cartes postales de la Meslerie mais hélas certaines avec une faute d’orthographe…»

« Mais vous n’aurez pas le loisir de rencontrer mon fils » précise Jacob à Pierre. « Peut-être être savez-vous qu’il est marin ? ».

Pierre n’a pas le temps de répondre par la négative que Jacob enchaîne : « Il est un jeune lieutenant de 23 ans et vient de repartir à nouveau sur un pétrolier 4 mâts « Le Quévilly » qui transverse l’Atlantique poussé par la force du vent pour rejoindre… Philadelphie, la terre de nos ancêtres. Un retour aux sources familiales en quelque sorte !  »  ajoute Jacob rieur, en présentant à Pierre un extrait du journal du mois dernier.

L’Ouest-Éclair du 7 juillet 1906 – BNF

 A suivre

Merci à M. Guillaume Bonnet, l’actuel propriétaire de la Meslerie pour les précisions transmises sur les différents détenteurs de cette gentilhommière au fil des années.

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Gentilhommi%C3%A8re_de_la_Meslerie

La Meslerie de la famille DAMIENS DE CHAMPDENIER aux VAN DER KEMP

Les Damiens de Champdenier, ont possédé la terre de la Meslerie jusqu’à la Révolution, et sans doute un peu après encore, mais le bâtiment actuel n’existait pas : le dernier baron du Gué-au-Voyer avait entrepris de reconstruire la maison (après son château) vers 1789, et un inventaire dressé lors de la procédure (avortée?) de confiscation révolutionnaire pour émigration mentionne du bois d’œuvre et autre matériaux de construction sur place…

Jean-Gabriel CHEGUILLAUME, propriétaire, âgé de 67 ans – né donc en 1758 –, fils de Thomas Chéguillaume (1727-1801) et Anne Brandeau (1723-1796), réside à la Mêlerie en 1825 quand sa seconde épouse (depuis le 27 juillet !) Marie Aimée Maurin accouche, le 18 novembre, d’un fils, Gabriel Jean, lequel décèdera à Nantes, chez sa mère, 55 quai de la Fosse, le 26 juin 1829. C’est lui qui aurait acquis le terrain, en 1810 (?), et fait construire la maison actuelle, achevée en 1820.

Ce père tardif, déjà veuf de Françoise Urbaine Lemotheux (1749-1824), meurt le 30 décembre 1826, comme le déclare Julien Piou, laboureur et son fermier, résidant à la Mêlerie. Il laisse, outre ce fils dernier né, un fils Auguste Noël Joseph, né à Angers en 1785, qui décèdera au Grand-Fougeray (Ille-et-Vilaine) en 1842, père de deux garçons, et une fille, Emilie, née en 1784 et morte en 1831, mariée à François Toché, dont trois enfants.

La Meslerie se trouve ensuite entre les mains de Sylvain MERY (né en 1766/67), fils de Sylvain Méry et Monique Leloup, de Montrichard (Loir-et-Cher), qui, veuf de N. y meurt âgé de 78 ans le 20 janvier 1845, comme le déclarent le médecin et Pierre Briand, domestique résidant dans cette maison. Le fils de Méry, Jacques, Prosper, rentier à Nantes, vend la maison par devant M° Louis Gouin, notaire à Nantes, le 26 janvier 1846.

Le nouveau propriétaire s’appelle Alphonse Michel GUILLEDESBUTTES. Il est né en 1805/6 et habite, lors de l’achat, à Tiffauges. Agé de 55 ans en 1860, et qualifié de « propriétaire », il demeure alors à la Mêlerie. Il y est encore en 1880, quand, après celle de son frère, il déclare la mort de sa belle sœur, accompagné de son fils Charles, neveu de la décédée, demeurant lui aussi à la Meslerie. Il (y) décède le 10 septembre 1890, et sa femme, Marie, Octavie, Honorine Goureaud des Buttais (née en 1811/2), le suit dans la tombe le 20 décembre suivant.

Hérite de la maison son fils unique Charles, Armand, Marie, né à Saint-Julien le 04 octobre 1850, marié le 11 janvier 1875, à Montfaucon, avec Charlotte Mollat, dont il est séparé de biens le 17 janvier 1896. Il vend des terres à Paul Mesnager, son épouse Amélie Gaudin et leur fils Emile Mesnager, (peintre, demeurant au 32, rue de l’Arbalète), puis vend la maison le 11 août 1896 à Edouard, Achille PUSTERLE et son épouse, Lucie Lemarchand.

Pusterlé vend la maison le 03 janvier 1901 à Jacob van der Kemp et son épouse, Jeanne Rialland...

Guillaume Bonnet


[1] Récit de Pauline Elizabeth Van der kemp Henry (1826-1905) John Neill of Lewes, Delaware, 1739, and his descendants édité en 1875 Source: Family Search.

[2] Kemp, Francis Adrian van der (1903) An Autobiography, with an historical sketch by Helen C. Fairchild, New York.

[3] Récit de Pauline Elizabeth Van der kemp Henry sœur ainée de John Jacob JR (1826-1905) John Neill of Lewes, Delaware, 1739, and his descendants édité en 1875.

[4] Extrait du livre de Franck FERRAND sur Gérald Van der KEMP, un gentilhomme à Versailles..

2 réflexions sur « Pierre HIVERT et Jacob VAN DER KEMP, « l’Américain » de la Meslerie »

  1. Bonsoir Michel

    Je viens de prendre connaissance des lettres de Pierre et Jacob.si je comprends bien ,tu as eu quelques renseignements auprès du fils Bonnet. Ce que je ne m explique pas ,ce sont ces précisions apportées lors de la visite de Pierre ,chez ce Monsieur Jacob.

    Je vais évidemment conserver tout cela.

    Comme tu es un parfait détective ,te serait il possible de savoir ,où exactement étaient construits les châteaux, qui étaient destinés à rendre la justice. Je pense que la mairie en a des double, des plans ,peut être qui eux, n’ont peut être pas été brulés lors de la révolution .Comme tu le sais, lorsque grand père Hivert et bien sur ,grand’mère sont venus habiter là ,ils ont occupé l’ orangerie qui est la maison où je suis née. J’ aimerais connaitre quand elle a été construite et voir la proximité avec les châteaux .Car toute cette partie est antérieure à la construction de la Meslerie ,.

    Je te remercie Michel pour toutes tes recherches .Je t’embrasse et espère te voir, bien entendu, après le déconfinement.

    Dany

    Envoyé à partir d’Outlook

    J’aime

    1. Bonjour Dany,

      Merci pour ton message. Pas de problèmes pour t’aider dans tes recherches concernant le « Gué au Voyer » mais, comme tu le sais, les archives des plans et actes ont disparu à la révolution. Il n’est pas sûr qu’à la mairie de St Julien ou aux archives départementales nous trouvions grand chose… Mais nous allons chercher!

      Je t’appelle prochainement et te souhaite de bonnes fêtes de fin d’année.

      Amicalement

      Michel

      J’aime

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