1944.
En ce dimanche après midi 30 avril 1944, Léontine et Joseph BADEAU, comme tous les mois, viennent rendre visite à Marie PETARD la mère de Titine restée seule à la Guilbaudière avec son fils Alexandre depuis la mort de son mari, prénommé lui aussi Alexandre, en mai 1937.
Joseph, l’homme de la Loire et de l’île d’Arrouix, en profite pour rendre visite aux voisins, Gabrielle et Clément HIVERT et pose sur la table de la cuisine deux lamproies capturées la veille par Joseph, enveloppées dans un papier journal de la veille, poissons de Loire que Clément apprécie particulièrement.

Clément et Joseph malgré leur différences d’âge s’estiment et aiment à se rencontrer et discuter.
Les titres du journal servant à envelopper le poisson permettent aux deux hommes d’engager la conversation. Clément et Joseph s’accordent à penser que Pétain trompe son monde et que les bombardements intensifs des alliés préparent le débarquement des alliés dont on parle de plus en plus ouvertement …
Nous avions effectivement quitté Joseph BADEAU et sa femme Léontine ou Titine PÉTARD le jour de leur mariage en 1932.
En 1933, une des sœurs aînées de Joseph, Joséphine appelée « Phiphine » reprend, avec son mari Alexandre LUZET, le restaurant HIVERT au village de la Chebuette à Saint Julien face à l’île d’Arrouix Le restaurant BADEAU-LUZET servira de premier relais pour cette île où vit la famille BADEAU coupée de la commune car on n’y accède que par barque (voir récit complémentaire et généalogie PÉTARD-BADEAU ci après).

Sur cette île, avant la guerre, vivent principalement deux familles composées de trois générations, les DURASSIER et les BADEAU.
Le couple formé par Joseph et Titine a 3 enfants, Monique née en 1932, Jean en 1935 et Josette en 1941.
Il y a quelques années nous avons rencontré Monique et Jean qui nous ont raconté leur enfance sur l’île pendant la dernière guerre.
L’île d’Arrouix avait une nature généreuse. « On pouvait y vivre en quasi autarcie » souligne Monique. « Par exemple notre voisin le père DURASSSIER, né sur l’Ile, était le seul vrai insulaire. Il braconnait, pêchait et chassait contrairement à Joseph notre père » ajoute son frère Jean. « Nous on pêchait seulement pour manger… de la brème, du brochet, un peu d’anguille ou de la lamproie à la saison. Pour la lamproie, on avait une nasse à lamproie en osier fabriquée par mon père, une sorte de bosselle, mais beaucoup plus grosse ».
Pendant la guerre l’île était devenu également un lieu de cachette, se souvient Jean : « Il y a eu un résistant, venu de Saumur dont la tête avait été mise a prix. Il y a eu beaucoup de ces jeunes qui se cachaient pour ne pas partir travailler de force en Allemagne, dont mon oncle Alexandre PÉTARD qui avait 20 ans en 1942. Tous ces gars aidaient mon père à la ferme et ils étaient nourris en échange. Je me rappelle de grandes tablées. Il y en avait un qui s’appelait Gaston, qui était un Juif, et puis Pierrot, qui était un STO (Service du travail obligatoire) ».
L’île elle-même présentait l’avantage que l’on voyait les gens y arriver. Elle offrait aussi de bonnes cachettes, rappelle Jean qui avait seulement 7 ans en 1942 : « Si la police venait, ils devaient nous appeler pour qu’on vienne les chercher. Pendant ce temps-là, les gars avaient le temps de se carapater. Ils allaient dans l’osier. Ils se cachaient là-dedans et allez donc les trouver ! ».
Monique se souvient également de ce couple de Nantais fuyant le quai de la Fosse bombardé lors des bombardements de septembre 43, et qui ont connu l’île en remontant la Loire en canoë. « Ils s’y sont tellement plu sur l’île qu’ils y sont revenus des années durant, après la guerre. Entre notre ferme et celle des voisins, il y avait une petite maison qui tombait en ruine et qui les intéressait. C’était juste une grange qui nous servait à mettre du foin. Les parents leur ont dit : Mais c’est complètement en ruine ! Ça ne fait rien, on arrangera. Et puis ils ont arrangé, ça ! Ils venaient tous les week-ends ». Monique se souvient aussi de la bombe tombée sur l’île sans exploser, quand la gare de Mauves a été bombardée, et d’une autre tombée au bout de la Chebuette : « Ce sont des prisonniers allemands qui sont venus combler les trous ».
Jean et Monique allaient à l’école au bourg de Saint-Julien-de-Concelles. « Pour aller à l’école, Il fallait prendre le bateau tous les matins, en même temps qu’on passant le lait, et puis bien sûr le soir, quand on revenait de l’école à bicyclette, de la Chebuette à St-Julien. Le midi, on mangeait chez notre tante, Marie HALLAY, dont le mari Louis était éleveur de chevaux, qui habitait à la porte de l’école des filles de Saint Julien.

« Et le soir, quand on rentrait, on laissait nos bicyclettes à la Chebuette, au restaurant de notre tante Joséphine LUZET. On montait sur la presqu’île, le long de la levée, et on appelait nos parents. On criait « Maman, papa » ; Ils savaient l’heure quand même, ils surveillaient et mon père venait nous chercher. Sur l’eau, la voix, ça porte bien ! ».
Jean se rappelle des activités de la ferme sur l’île « Il y avait les vaches, du lait, des veaux, et puis plus tard dans les années 60 des moutons. On a dû avoir jusqu’à deux-cents brebis. On a essayé les porcs aussi. Et puis les chevaux que Justin LE BOUIC, un gars de l’assistance employé à la ferme, dressait. On avait des poules, des lapins, beaucoup de canards.»
Monique sa sœur, se souvient qu’un minimum de denrées était acheté… «On cultivait des légumes. Maman « Titine » prenait quand même le pain, du gros pain de six livres, pour qu’il durcisse moins, mais on avait de la farine, on avait ce qu’il fallait pour pouvoir en faire. Quand on avait les cochons, on en tuait un. Joseph, notre père, faisait les saucisses et les boudins lui-même »
Monique ajoute : « Notre ferme était une succession de bâtiments alignés les uns aux autres face au village de la Chebuette ».
La traversée de la Loire était quotidienne pour aller à l’école et pour « passer » le lait. Monique se rappelle : « Il y avait environ cent cinquante mètres à faire de la maison et de l’écurie à la Loire. On avait une brouette spéciale pour mettre le lait. C’était une brouette à une roue, avec des casiers pour mettre les bidons Le nez du bateau se basculait. Je montais la brouette dans le bateau directement et je remontais le nez. Et quand j’arrivais à la Chebuette, je le baissais et, là, il fallait encore monter la cale ! C’était bien lourd pour nous !».
Monique ajoute que « le lait était livré chez Léon BRAUD, l’épicier, qui lui-même allait le vendre à Nantes. Les jours d’école j’allais porter à ma tante Marie HALLAY un bidon de deux litres de lait arrimé sur mon vélo ».
La ferme de la famille DURASSIER était également sur l’île d’Arrouix face au village de Coudrouze de l’autre coté de la Loire.
On ne se voyait pas souvent avec eux. Leur ferme était éloignée d’environ huit cents mètres de la nôtre » souligne Monique, « En plus on n’avait pas de lien de parenté et on ne jouait pas ensemble du fait de la différence d’âge.
Toutefois, les relations entre les fermiers de l’île étaient bonnes et souvent solidaires, comme le raconte Jean: « Nos parents s’entraidaient beaucoup surtout pour les foins, la récolte des betteraves… et aussi pour les inondations quand la Loire était haute et qu’il fallait tout préparer, rentrer toutes les bêtes ».
L’hiver parfois il y avait des veillées communes se souvient Monique: « Il y avait des soirées belote. On faisait des bottereaux ou des galettes. Un samedi, c’était une ferme, l’autre samedi la suivante… Parfois dans les veillées, on chantait, on racontait des histoires !».
« Finalement on aimait bien ce rythme de vie au fil des saisons sur l’île. Et il y avait toujours des choses à faire » disent en cœur Monique et Jean.
Le restaurant LUZET-BADEAU face à l’île d’Arrouix
Le restaurant LUZET-BADEAU du village de la Chebuette à St Julien appartenait au début du siècle dernier à la famille HIVERT-POUPLARD. Mais pas de parenté proche avec les HIVERT du Port Egaud et de la Guilbaudière.
A l’époque déjà, le restaurant est célèbre et on y organise des banquets comme le rapporte la presse de l’époque. Jean-Baptiste HIVERT, son gérant d’abord tonnelier, se fait appeler Edouard. C’est sa femme Armandine, née POUPLARD qui est aubergiste. Le couple a deux filles : Armande et Renée née respectivement en 1894 et 1899.
En 1908, Armandine décède à l’âge de 42 ans. «Edouard » se remarie l’année suivante avec Marie Amélie VEZIN, femme du boucher Benjamin SABLEREAU tristement disparu suite à un accident de cheval en décembre 1907.
Le restaurant poursuit son développement après la guerre 14-18. Sont-ce les relations difficiles avec leur belle-mère qui font que les filles d’Edouard vont quitter tôt le domicile familial ? Armande l’aînée se marie à 17 ans à un rentier Maurice COURTIÊS qui décèdera en 1919 suite à la guerre. Andrée la seconde des filles HIVERT travaille après la guerre au restaurant de « Clémence » LEFEUVRE, créatrice du célèbre beurre blanc.
En novembre 1932, Edouard HIVERT décède…
… et le restaurant est vendu l’année suivante à Alexandre LUZET et sa femme Joséphine BADEAU, la sœur de Joseph BADEAU.
Les sœurs aînées BADEAU se sont mariées le même jour à Saint Julien le 14 avril 1926. Marie-Josèphe avec Louis HALLAY, le marchand de chevaux du bourg et Joséphine avec Alexandre LUZET.
L’album photo du restaurant LUZET-BADEAU
Mimi BOUQUET et Mimi PÉTARD sont deux cousines LUZET, la première est la fille de Joséphine BADEAU et d’Alexandre LUZET et la seconde est l’une des filles de Marie VIAUD et de Constant LUZET (voir arbre généalogique ci après). En feuillant l’album familial du restaurant, elles commentent tour à tour les photos aidées de Mado PRAUD pour les photos de vacances au bord de la mer.
Mimi B. : « Je dois avoir 4 à 5 ans, je pense qu’on est en 1935. On est ici sur la terrasse du restaurant l’été . Je semble contrariée, je fais un peu la tête » ; Mimi P. : « Je reconnais sur la photo à droite Simone LESOURD, une fille du village du Marais Abraham à Saint Julien. Elle a fait une grande partie de sa carrière chez mon oncle et ma tante ».
Mimi B. : « Avant la guerre on allait en vacances l’été à Tharon. Ici on était avec nos cousins BADEAU et les familles PRAUD et LEFEUVRE; Mado P. : « Une grande tante, la sœur de ma grand-mère avait acheté une maison à Tharon si bien que c’était devenu un lieu de rassemblement pour la famille et les amis. Je reconnais sur ce cliché de l’été 1937 au dernier rang : Joseph et Titine BADEAU, Francine PRAUD ma maman et papa Félix avec son béret de travers, Alexandre LUZET et les grands parents LEFEUVRE. Les enfants les plus grands sont Lucien LEFEUVRE, ma sœur Annick et Mimi LUZET et les plus petits Monique et Jean BADEAU, Maurice LEFEUVRE et moi Mado PRAUD avec notre maillot de bain à pois.

Mado P. : « Pendant que nos parents travaillaient c’était les grands parents qui nous gardaient. Sur la photo de droite je reconnais la grand-mère BADEAU, la grand-mère PRAUD et les grands parents LEFEUVRE. De gauche à droite sur le sable, on distingue Monique et Jean BADEAU, derrière lui Maurice LEFEUVRE et Lucien, son frère ainé avec la pelle et Mimi LUZET. Ma sœur Annick PRAUD est debout derrière. Sur la photo de droite, on voit au premier plan Mimi LUZET ma sœur Annick, Jean et Monique BADEAU, Lucien LEFEUVRE. Je suis à côté au second plan à côté de ma grand-mère PRAUD et devant le grand-père PRAUD plus loin. A côté la grand-mère BADEAU avec sa robe remontée.
Je me souviens de l’été 1939, Papa est venu tous nous chercher à Tharon précipitamment le 2 septembre, la veille de la déclaration de la guerre du 3 septembre. En ces temps là l’école ne recommençait seulement que le 1er octobre… »

Mimi P. : « Notre grand-mère Eugénie LUZET qui habitait au village des Violettes venait presque tous les jours à pied aider au restaurant. Ici elle plume les poulets ». Mimi B. : « Je suis près de maman à gauche sur la photo. Notre travail du vendredi consistait à éplucher les grenouilles pour les servir en cuisses au beurre aillé le week-end ».
Mimi B. : « Ici on est sur la terrasse du restaurant, un lieu de rencontre et de convivialité en été. Mimi P. : « J’allais parfois aider quand j’étais jeune. Je servais des sodas. Mon oncle et ma tante organisaient souvent des banquets ou des repas de mariage ; quand c’était le cas on prenait le vélo pour aller voir la mariée.
Mimi B. : « C’était aussi la rencontre des copains. Sur la photo de gauche je suis au centre de celle-ci avec maman à mes côtés puis Yvonne MORILLE, mariée ensuite à Alexandre VIAUD, derrière moi. On reconnait plus haut Gaby Goubert. Sur la photo de droite, Etienne BRIAND et Gaby JOUBERT portent respectivement François LUZET et un gars PARIS ».

Mimi B. : « C’était aussi la rencontre des copains. Sur la photo de gauche je suis au centre de celle-ci avec maman à mes côtés puis Yvonne MORILLE, mariée ensuite à Alexandre VIAUD, derrière moi. On reconnait plus haut Gaby Goubert. Sur la photo de droite, Etienne BRIAND et Gaby JOUBERT portent respectivement François LUZET et un gars PARIS ».
Mimi B. : « Cet hiver là Saint Julien était sous la neige. Sur la photo au premier plan on voit Papa avec des clients face à la Loire. Joseph BADEAU, son beau-frère, leur explique peut-être la traversée de la Loire… sur la glace ».

Mimi B. : « Pour préparer le poisson, on avait un petit vivier sur le bord de Loire, face au restaurant. Ici sur la photo de gauche on voit mon mari André BOUQUET en train de préparer un poisson. Mimi P. : « Le restaurant marchait bien et attirait beaucoup de monde… Ici à droite, mon oncle avec trois serveuses sur la terrasse haute du restaurant construite au début des années 1960. Alexandre qui était aussi mon parrain est mort subitement lors d’un voyage en Italie, à Vérone en avril 1965. Il avait 67 ans. ».
Généalogie PETARD-BADEAU-LUZET
Merci à Monique, Jean et Josette BADEAU pour leur accueil et les entretiens réalisés ensemble en 2018 et 2019. Certains de leur propos ont été extraits du mémoire « Vivre au bord de l’eau à Saint-Julien-de-Concelles » de Marie CAPDECOMME et Marie PERCOT de l’association Terre à Terre de septembre 2011.
Un grand merci également aux Mimi BOUQUET-LUZET et PÉTARD- LUZET, ainsi que Mado PRAUD, qui m’ont ouvert et commenté leurs albums de famille en cette fin d’année 2023.





















