1942.
En ce début d’année 1942, Marie Gouy envoie de Brioude en Haute Loire une carte postale sous pli à Gabrielle HIVERT. Sa famille s’est installée ici avec ses trois enfants, Jeanne et Henri, jumeaux âgés de 12 ans et Marie- Madeleine âgée de 8 ans. Brioude, à mi-chemin entre Clermont Ferrant et Le Puy en Velay, est alors en zone libre.

« Chère amie, je t’envoie ce petit mot de Brioude où nous sommes installés depuis plus d’un an maintenant comme tu le sais. Nos enfants se portent bien et Henri travaille chez BARBET en tant que dessinateur industriel, une usine qui fabrique toujours des appareils de distillation. Malgré la guerre il y a toujours des marchés à satisfaire. En espérant que vous vous portez bien tous les trois, malgré cette guerre, nous vous souhaitons tous nos vœux de bonne année pour cette année 1942. Je vous embrasse. Ta vieille amie Marie »
Les propos de Marie sont prudents car elle sait que ces amis de la Guilbaudière sont en zone occupés et que nombre de courriers sont ouverts et contrôlés.
Au printemps 1942 un courrier avec deux cartes postales arrive à Saint Julien.

« Ma très chère Gabrielle, Merci pour ta lettre qui m’a rassuré. Je suis satisfaite, malgré les privations, que vous soyiez en forme tous les trois. De notre coté, malgré cette foutue guerre, la vie s’écoule doucement ici. Les enfants s’habituent à leur nouvelle école, ici sur cette carte. J’ai hâte que cette triste situation s’arrête et que tout puisse revenir comme avant.

Nous habitons dans un deux-pièces, avenue de la gare, à proximité de l’école ce qui est bien pratique et Henri se rend aussi au travail à pied. Dernièrement nous avons dû cohabiter avec un autre couple de réfugiés en attente d’un logement. Le dimanche Henri prend souvent son vélo pour chercher de l’approvisionnement dans les fermes aux alentours car beaucoup de commerces ici manquent de denrées. Je t’embrasse tendrement ainsi que le petit Auguste. Marie »
Marie- Madeleine, la seconde fille d’Henri et Marie, rencontrée à plusieurs reprises à Paris en 2018, m’a fait part de ses souvenirs de Brioude :
« Fin 1940, je me souviens du passage de la ligne de démarcation pour rejoindre mon père à Brioude. Dans le train, il fallait montrer les papiers aux Allemands. Quand ils passaient dans le compartiment, j’avais peur et je sentais l’angoisse de maman monter. Je ne l’ai su que plus tard mais dans les gros souliers d’Henri, mon frère handicapé, il y avait des messages pour certaines personnes en zone libre !
Nous habitions près de la gare et papa était chargé de surveiller les voies ferrées. On était dans une maison à côté d’un bistrot. C’était un endroit où se rassemblaient les Allemands. Ils faisaient du bruit avec leurs bottes. Je me cachais, je ne voulais pas les voir ».
« Là bas, à Brioude, je regrettais Paris mais aussi Saint-Julien. A la fin de l’année 1939 on a eu des bombardements sur Paris. Alors Maman nous a laissés en pension à l’école des sœurs de Saint-Julien pendant tout un hiver. On allait alors tous les dimanches chez Gabrielle car Clément était mobilisé».
Pendant cette période Marie GOUY et Gabrielle vont échanger une nombreuse correspondance. Après avoir donc laissé Jeanne et Marie-Madeleine à Saint- Julien le samedi 30 décembre 1939, Marie, leur mère raconte à Gabrielle son retour à Paris…
Alors qu’Henri Gouy n’est pas mobilisé, eu égard sans doute à ses trois enfants dont l’un est handicapé, Clément arrive au fort de Charenton (au sud de Paris) au début de l’année 1940, et Marie n’hésite pas à l’inviter.
Quelques jours plus tard lorsque Clément sera à l’hôpital de Bellevue pour soigner une mauvaise grippe, Marie Gouy ne manquera pas de lui faire une petite visite.
Marie Madeleine se souvient de la pension à l’école des filles de Saint Julien : « L’absence de ma mère me pesait beaucoup. Je me souviens le jour où je suis rentrée en classe en janvier Les enfants étaient étonnés et ils ont tous tourné la tête. Une religieuse m’emmenait dans ses bras. Le soir je pleurais à gros sanglots alors les sœurs venaient me consoler. Jeanne, ma sœur qui avait un caractère décidé et volontaire comme Maman, semblait moins souffrir de cette séparation. Henri mon frère était resté avec mes parents du fait de son handicap.
Heureusement le dimanche nous allions rejoindre la Guilbaudière et Gabrielle prenait soin de nous et on jouait avec Auguste. Gabrielle, quand on était enrhumé, nous donnait des grogs que ma sœur appréciait beaucoup ».
Mimi PÉTARD-LUZET était elle aussi en même temps que Marie-Madeleine à l’école des sœurs : « Je me souviens bien d’elle, une petite fille triste avec des cheveux blonds des longues tresses. Au début de la guerre il y avait beaucoup de filles de réfugiés dont certaines pensionnaires. Faute de place, la classe se faisait parfois dans la sacristie de l’église. Les relations avec les sœurs n’était pas toujours faciles en particulier Melle Yvonne qui me terrifiait !».
Alors que les Allemands envahissent la France, la maman de Gabrielle née BRETONNIERE meurt le mardi 4 juin 1940 à l’âge de 72 ans à La Guilbaudière.
« Ma chère amie Gabrielle, Si j’étais seule, je partirais ce soir pour Saint-Julien car il m’est douloureux, très douloureux de ne pouvoir être près de toi en cette triste circonstance. Mais je n’ai personne à qui confier Henri et comme fait exprès, ses souliers avec lesquels il peut convenablement circuler en ce moment sont en réparation. Soit assurée ma chère Gabrielle que je suis près de toi de cœur et que ta peine est partagée », écrit Marie Gouy ce même jour car elle séjourne au Pouliguen fuyant l’invasion probable de Paris par les Allemands.
Le 7 juin Marie annonce sa venue dans les prochains jours.
Marie et les enfants Gouy resteront finalement tout l’été aux Pétrels au Pouliguen et Clément rentrera à Saint Julien le 13 août 1940, le surlendemain de sa démobilisation à Rochechouart.
Après ces longs mois d’absence Clément était soulagé de rentrer à la Guilbaudière pour embrasser les siens et reprendre les activités agricoles au fil des saisons. Ce retour a coïncidé avec la communion d’Auguste, repoussée en août par la paroisse, dans l’attente du retour des hommes mobilisés.
A la fin de l’été Marie souhaite rentrer sur Paris pour ensuite rejoindre son mari à Brioude comme elle l’évoque dans son courrier du 2 septembre 1940.
La famille GOUY est restée à Brioude jusqu’en 1944 mais la guerre n’était pas terminée…
Brioude et Claude Lanzmann,
La famille Gouy a peut être côtoyé la famille du célèbre cinéaste qui habitait comme elle avenue de la gare. Le journal L’éveil de la Haute Loire du 6 juillet 2018 évoque son adolescence à Brioude.
Claude Lanzmann, décédé jeudi 5 juillet 2018, a passé une partie de son enfance et de son adolescence à Brioude. Le cinéaste y a vécu « des années heureuses » mais aussi l’horreur de l’occupation. Dans ses mémoires, Le lièvre de Patagonie où s’entrelacent ses souvenirs d’enfance et la genèse de son œuvre monumentale Shoah, le lecteur découvre la vie du jeune Claude à Brioude dans une France qui pourchasse les juifs.
Une tombe envahie par les herbes folles
La tombe des grands parents de Claude Lanzmann, Anna et Léon, à Vieille-Brioude. C’est une petite tombe sans croix, aux noms presque effacés, envahie par les herbes folles dans une des allées du cimetière de Vieille-Brioude. Des cailloux y ont été déposés par des mains aimantes, dans la tradition juive.

Anna et Léon reposent là. Elle avait vu le jour à Riga. Il s’appelait Itzhak lorsqu’il est né dans les environs de Minsk, en Biélorussie. Anna et Léon étaient les grands-parents paternels de Claude Lanzmann. Devenus paysans en Normandie pendant la guerre, ils n’ont jamais été trahis par leurs voisins.
Pourquoi Brioude ?
« Nous étions réfugiés à Brioude, où nous avions déjà vécu […] entre 1934 et 1938, après la séparation de mes parents. Mon père adorait cette région où ses poumons avaient été soignés à la fin du premier conflit mondial », écrivait-il dans ses mémoires, Le lièvre de Patagonie.

Ce retour à Brioude, en octobre 1939 avait enchanté l’adolescent de 14 ans : « Pour moi, c’était comme un retour à des années heureuses. Nous habitions au-delà de la gare où mon père chargeait du charbon depuis le début de la guerre… ».
Il préfère la mentalité des petits Brivadois à celle des parisiens : « Les adolescents du collège Lafayette n’étaient ni haineux ni antisémites comme ceux que j’avais connus à Condorcet », soulignait Claude Lanzmann.
Mais la vie est rude et la peur est là. Son père, dont le « souci majeur fut de sauver ses trois enfants », leur apprend à se cacher dans un trou creusé dans le jardin, par crainte de la Gestapo. Il y a aussi le choc de la rafle de « la plupart des juifs étrangers réfugiés à Brioude », à l’été 1942.
Son père est résistant. Claude Lanzmann possède alors de faux papiers. Il peut devenir Claude Bassier, né à Langeac ou Claude Chazelle, de Brassac-les-Mines, grâce à la complicité d’employés ou de secrétaires de mairie. « On les appellerait aujourd’hui des “Justes” ».
Les maquis de la Margeride
En mai 1944, Claude Lanzmann prend la direction du maquis du Mont-Mouchet, se cachant dans les cabanons des vignobles entre Brioude et Vieille-Brioude. « Le 6 juin 1944, à l’aube, j’étais à Venteuges-ou à Amblard, je ne sais plus […] nous attendions les Allemands. » Et c’est l’annonce du Débarquement en Normandie.










